Communication, Ecologie, Environnement

Le concept d’ « espèce exotique envahissante »

Introduction : définitions

Répondre à cette question impose, d’abord, de savoir de quoi on parle quand on parle d’ « espèce exotique ». Le biologiste de la conservation Richard Primack le résume très bien, en une seule phrase : « Exotic species are species that occur outside their natural ranges because of human activity » (« Les espèces exotiques sont des espèces se retrouvant en dehors de leur répartition naturelle, du fait de l’activité humaine »).

Le qualificatif d’ « envahissante », lui, désigne le processus de naturalisation et d’expansion qui caractérise certaines espèces exotiques : elles fondent des populations reproductrices qui deviennent de plus en plus nombreuses et leur aire s’étend, éventuellement au détriment des espèces locales. Il convient d’ailleurs de ne pas confondre la notion de « naturalisation » avec celle d’ « acclimatation » qui, elle, concerne les espèces exotiques ne fondant pas de populations reproductrices. Par exemple, les centaines de Séquoias géants (origine : Amérique du Nord) plantés dans de nombreux jardins français au 19ème siècle, qui survivent joliment mais ne se sont toujours pas reproduits. Ils sont acclimatés, non pas naturalisés.

Balsamine de l’Himalaya (Impatiens glandulifera), plante exotique envahissante. Toute espèce s’étend à la planète entière si l’opportunité biogéographique lui en est offerte et si ses préadaptations écologiques le lui permettent. (© Gilles Pottier)

L’exotisme n’est pas une notion scientifique

Ce qui est central dans la définition de l’ « espèce exotique envahissante », c’est la notion d’ « exotisme », qui repose intégralement sur l’origine « humaine » de l’espèce concernée et ne repose pas du tout -contrairement à ce qu’on pourrait croire de prime abord- sur son origine géographique. Quant au qualificatif d’ « envahissante », il n’est pas du tout définitionnel !

Prenons un exemple concret, régional et récent : celui de l’Élanion blanc (Elanus caeruleus), un beau rapace diurne qui n’existait pas en France avant les années 1980 (c’était une espèce confinée au nord de l’Afrique et à la Péninsule Ibérique). Un premier couple a été observé dans le sud de l’Aquitaine en 1983, puis la première reproduction a été constatée en 1990. Depuis, l’espèce a pratiquement conquis tout le sud-ouest et les ornithologues se réjouissent de cet enrichissement de l’avifaune locale. Ils devraient logiquement s’en inquiéter, comme ils s’inquiètent de l’expansion de la Perruche à collier puisque, factuellement, l’Élanion blanc est bien une espèce originaire d’ailleurs, qui n’existait pas chez nous et qui a colonisé des écosystèmes autrefois uniquement exploités par les espèces locales de rapaces diurnes (Faucon crécerelle, Buse variable etc.). Mais non, ils ne s’en inquiètent pas, car l’arrivée en France de l’Élanion blanc et son expansion ne doivent rien à l’Homme.

Conceptuellement donc (non pas factuellement),  nous n’avons pas affaire à un phénomène correspondant à la définition exposée en introduction. Alors que la Perruche à collier, elle, a bien été introduite par l’Homme, ce qui lui permet de correspondre à la définition d’ « espèce exotique envahissante ». Les deux espèces, dans le cadre géographique français, sont pourtant tout aussi exotiques et tout aussi envahissantes l’une que l’autre !

Élanion blanc (Elanus caeruleus) en chasse. (© Gilles Pottier)

Ce qui définit l’ « espèce exotique envahissante » n’est donc pas la seule origine géographique, pas plus que la seule dynamique d’expansion (alors même que ce qui peut poser problème est bien, seulement, ce second aspect). Ce qui la définit, c’est une origine anthropique combinée à une dynamique d’expansion, permettant de conclure à un phénomène non-naturel.

Fort bien. Sauf que, depuis un moment déjà, nous savons qu’Homo sapiens est un singe de la famille des Hominidés, c’est à dire un animal. Bien sûr, certains vous diront que l’Homme a beau être un animal, il n’est pas exactement aussi « naturel » que les autres animaux, en usant d’une rhétorique sophistique se concluant invariablement par un « raisonnement » du type : « Le Chimpanzé est un animal et l’Homme n’est pas un Chimpanzé, donc l’Homme n’est pas un animal ». Si ce genre de « déduction » vous trouble un peu l’esprit, un conseil, traduisez-la en remplaçant les termes. Par exemple : « Le pamplemousse est un agrume et le citron n’est pas un pamplemousse, donc le citron n’est pas un agrume ». Plus facile…

Bon bref, aujourd’hui, la science est formelle : l’Homme est un animal, aussi naturel que les autres animaux. Il n’existe pas, dans l’histoire évolutive de l’Homme, d’instant où l’on passe du singe naturel au singe non-naturel. Il n’y a pas de différence de fond entre les rayons d’une ruche et la Tour Eiffel : les deux sont élaborés par des cerveaux naturels, sur la base d’éléments naturels trouvés dans la nature. Simplement, comme le cerveau de l’Homme est plus complexe, il produit des choses plus complexes.

En conclusion : parce que l’Homme est une espèce animale, tout aussi naturelle que les autres, ce qui se produit par l’intermédiaire de l’Homme est tout à fait naturel et l’invasion de la Perruche à collier n’est pas plus surnaturelle ou contre-nature que celle de l’Élanion blanc. Bien évidemment, de très nombreuses personnes éprouvent de grandes difficultés à admettre ça, ayant spontanément tendance à nier la totale animalité de l’Homme (2000 ans d’une certaine matrice culturelle) et, par ailleurs, à associer « naturel » et « bon » (VS « artificiel » et « mauvais »). Nous leur conseillons, outre divers virus et bactéries, l’Amanite phalloïde crue (broutée à même l’humus forestier, dans l’idéal), dont les bienfaits pour la santé valent bien ceux d’un détergent industriel de synthèse.

Alors, que faire ?

D’abord, il faut prendre conscience que le concept d’ « espèce exotique envahissante » est récent, son sens peut être flou et il reste discutable sur de nombreux aspects.

Ensuite, on connaît parfaitement la source du phénomène : la mondialisation des échanges. On parle d’ « espèces envahissantes » au pluriel, mais elles ne sont que la conséquence du caractère envahissant, à l’échelle planétaire, d’une seule et unique espèce : la nôtre. Lutter contre l’origine du problème, plutôt que contre ses symptômes, est ce que font tous les bons médecins.

Frelon asiatique (Vespa velutina) visitant et pollinisant des fleurs de lierre. (© Gilles Pottier)

Conduisons-nous donc de façon cohérente et achetons local, mangeons bio (un écosystème en bonne santé résiste mieux aux « invasions »), ne partons pas à l’autre bout du Monde à la moindre offre low-coast et évitons de céder aux sirènes mercantiles des jardineries et des animaleries, dont le catalogue regorge de potentielles « espèces exotiques envahissantes ».

Mis à part ça (mais c’est déjà énorme et fondamental), mieux vaut ne rien faire plutôt que de faire des bêtises ou de faire quelque chose qui ne sert strictement à rien, d’autant que les programmes de lutte reviennent extrêmement cher (jetez un œil aux sommes investies). Or, en matière d’ « espèces exotiques envahissantes », ce que nous faisons ne sert généralement à rien, sauf à satisfaire le besoin d’action de très nombreuses personnes. En particulier, celles qui préfèrent agir plutôt que réfléchir, un profil très répandu. Donc, avant de déclarer la guerre à tel ou tel « alien », renseignez-vous, informez-vous, consultez la littérature scientifique relative à l’ « invasion » dont il s’agit, examinez les faits attestés et agissez sciemment… si vous décidez d’agir.

■ Gilles Pottier | Bio-géographe


Sources

• Primack Richard B. – Essentials of conservation biology. 4th edition. Sinauer Associates Inc. 2006.

• Frémaux S. et Ramière J. (coords.) – Atlas des oiseaux nicheurs de Midi-Pyrénées.  Nature Midi-Pyrénées / Delachaux et Niestlé. 2012

Photo en-tête : Jean van der Meulen

1 réflexion au sujet de “Le concept d’ « espèce exotique envahissante »”

  1. J’aurais plutôt tendance à définir une espèce envahissante comme une espèce dont la survenue altère durablement les équilibres d’un écosystème établi (que cette survenue soit provoquée par l’homme ou pas).
    Si une espèce parvient à s’établir sans déplacer ou anéantir les espèces préexistantes de l’écosystème, c’est un nouvel acteur de la sélection naturelle, avec forcément un effet sur le destin à long terme de cet écosystème, mais ce n’est pas une espèce envahissante.
    Cela signifie qu’elle ne détruit pas les mécanismes régulateurs de cet écosystème (par exemple les équilibres entre les proies et les prédateurs).
    Par contre si une espèce s’établit dans un écosystème sans rencontrer d’équivalent des prédateurs auxquels elle était confrontée dans son écosystème d’origine, alors c’est une espèce envahissante.
    Exemple d’envahissement non-provoqué par l’homme: Le Great American Interchange.
    Je crois avoir lu quelque par que l’expansion des perruches introduites nuisait sérieusement aux populations de moineaux et des autres oiseaux de leurs lieux d’implantation. Selon ma définition, cela en fait sans le moindre doute une espèce envahissante.
    Je ne sais rien de l’élanion blanc, mais son installation a-t-elle sérieusement affecté la présence ou la reproduction d’autres espèces de proies ou de prédateurs ?

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