Biologie animale, Evolution

La mante et le cannibalisme sexuel

« Si le pauvret est aimé de la belle comme vivificateur des ovaires,

il est aimé aussi comme gibier de haut goût. »

Jean-Henri Fabre


Les mantes font partie de ces animaux aux pratiques sexuelles extraordinaires. Ces insectes ayant amené leur mode de reproduction à un niveau extrême : les femelles mangent leurs partenaires.

Bien sûr, ça ne surprend plus personne dit comme ça, mais imaginez-vous un peu : les mantes sont apparues sur Terre bien avant les plantes à fleur, elles ont côtoyé les dinosaures et cela fait plus d’une centaine de millions d’années qu’elles pratiquent le cannibalisme sexuel (oui, c’est le terme scientifique).

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Mantidé vieux de 128 millions d’années conservé dans l’ambre. (Delclòs et al., 2016)

Pourtant, génération après génération, les mâles se font toujours manger… C’est quand même bizarre qu’ils n’aient pas un peu évolué pour survivre, alors pourquoi ?

Pour bien comprendre tout ça, il faut d’abord faire un petit point sur comment se passe réellement le coït chez ces bestioles.

L’approche

On va commencer par casser un mythe, dans la nature le mâle s’en sort souvent vivant et indemne. Quand il s’agit de reproduction, tout est question d’attitude. L’approche de la femelle doit se faire en toute discrétion et peut prendre des heures. Il faut dire que sur le territoire d’une mante tout ce qui est plus petit et qui bouge est une proie.  C’est un peu comme une partie de 1, 2, 3 soleil mais si elle voit le mâle bouger, il se fait bouffer.

Enfin, quand ils ne se font pas voir ils n’ont pas forcément gagné. Et quand ils se font manger ils n’ont pas forcément perdu. Vous allez voir, c’est assez fou.

La copulation

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Mâle décapité en laboratoire se reproduisant avec succès. (Roeder, 1935)

Les insectes ont un système nerveux segmenté sur tout le long du corps, ce qui veut dire que même sans tête il est encore possible de bouger. En plus, c’est vers la tête que se situe la commande d’arrêt de la reproduction chez les mâles et ça tombe plutôt bien : s’il se fait attraper et manger la tête alors son corps entier s’active et commence à essayer de se reproduire avec la femelle. Et ça marche, il peut arriver que les femelles soient inséminées par des cadavres.

Mais si le mâle a réussi son approche, généralement la femelle le laissera faire sa petite affaire. Et ce n’est qu’après que ça se gâte. Une fois fécondée, elle va devoir pondre des centaines d’œufs et construire une oothèque pour les protéger durant l’hiver.

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Mante religieuse construisant son oothèque (© André Lequet)

Pour ça, il lui faut de l’énergie, beaucoup d’énergie. Si elle a bien mangé avant, le mâle pourra s’éloigner discrètement. Mais si elle a le ventre vide, manque de bol pour lui, c’est un repas complet à portée de patte.

Un avantage certain pour la femelle

Vous l’aurez compris, et vous vous en doutiez bien, les femelles affamées mangent les mâles pour avoir un maximum d’énergie pour la ponte. Et les scientifiques l’ont vérifié avec tout un tas d’expériences.

Les grosses femelles sont plutôt cool en réalité, elles ne s’attaquent que rarement à leur partenaire. Ce sont les femelles les plus frêles qui pratiquent le cannibalisme sexuel. L’énergie apportée par leur repas leur permet même de pondre plus d’œufs, et dans des oothèques plus grosses que les femelles non-cannibales. C’est donc un sacré avantage pour elles.

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Femelle de mante religieuse dévorant le mâle avant la reproduction. (© BBC earth)

Mais c’est là que ça cloche… Les mâles ont la capacité de choisir une femelle bien nourrie et l’approcher discrètement. En faisant ça ils survivent à la reproduction alors pourquoi il y en a toujours qui se font manger ?

Les mâles mantes, ces héros incompris…

L’évolution c’est un peu comme une balance entre les coûts et les bénéfices, entre les avantages et les inconvénients.

L’avantage de ne pas se faire manger c’est de pouvoir se reproduire encore avec une autre femelle, sauf que ce n’est pas si simple. Les mantes vivent sur des territoires qu’elles ne partagent pas et il y a environ deux fois plus de mâles que de femelles. Pour se reproduire une deuxième fois il va falloir se déplacer loin.

Pour une mante, « se déplacer » veut dire : ne plus se nourrir, dépenser de l’énergie et risquer de se faire manger par des prédateurs. Tout ça pour éventuellement rater son approche et se faire bouffer avant de faire quoi que ce soit. Car oui, moins il y a de femelles et plus les mâles risquent de rater leur approche en étant trop impatients tout en se jetant sur la première venue même si elle est cannibale.

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Saut du mâle sur une femelle (© Jean-Philippe Macchioni)

Mais ce n’est pas si grave. Dans tous les cas, les mantes adultes ne survivent pas durant l’hiver. Alors quitte à mourir, mieux vaut alors se sacrifier héroïquement pour que ses bébés se développent dans des œufs avec plus de réserves, à l’abri dans une oothèque de qualité. Est-ce que ça vaut le coup pour les mâles de se faire manger ? La balance de l’évolution dit oui !

… Ou pas !

C’est bien beau de mourir pour assurer la survie de ses petits, sauf que comment être sûr que ce sont bien ses petits ?

Le premier mâle à féconder une femelle sera assuré d’avoir ses bébés dans l’oothèque (et un peu le deuxième mâle aussi). Mais tous ceux qui passeront après prennent le risque de servir de repas pour nourrir les œufs d’un autre et ils n’ont aucun moyen de le savoir. Rien n’empêche les femelles mantes d’avoir plus de partenaires qu’il n’en faut et elles ne s’en privent pas. Chez certaines espèces, même une fois leurs œufs prêts à être pondus, elles continuent d’attirer les mâles qui sont des proies faciles. A tel point qu’il n’y en a presque plus de vivants au début de l’hiver.

Alors victimes ou pas les mâles de mantes ?

 Par Hugo Le Chevalier

Sources :

Les articles scientifiques sont disponibles sur demande, n’hésitez pas à nous contacter
• Barry, K. L., Holwell, G. I., & Herberstein, M. E. (2008). Female praying mantids use sexual cannibalism as a foraging strategy to increase fecundity. Behavioral Ecology, 19(4), 710-715.
• Barry, K. L., Holwell, G. I., & Herberstein, M. E. (2009). Male mating behaviour reduces the risk of sexual cannibalism in an Australian praying mantid. Journal of Ethology, 27(3), 377-383.
• Birkhead, T. R., Lee, K. E., & Young, P. (1988). Sexual cannibalism in the praying mantis Hierodula membranacea. Behaviour, 106(1), 112-118.
• Brown, W. D., Muntz, G. A., & Ladowski, A. J. (2012). Low mate encounter rate increases male risk taking in a sexually cannibalistic praying mantis. PloS one, 7(4), e35377.
• Brown, W. D., & Barry, K. L. (2016). Sexual cannibalism increases male material investment in offspring: quantifying terminal reproductive effort in a praying mantis. In Proc. R. Soc. B (Vol. 283, No. 1833, p. 20160656). The Royal Society.
• Buskirk, R. E., Frohlich, C., & Ross, K. G. (1984). The natural selection of sexual cannibalism. The American Naturalist, 123(5), 612-625.
• Delclòs, X., Penalver, E., Arillo, A., Engel, M. S., Nel, A., Azar, D., & Ross, A. (2016). New mantises (Insecta: Mantodea) in Cretaceous ambers from Lebanon, Spain, and Myanmar. Cretaceous Research, 60, 91-108.
• Fabre, J. H. (1890). Souvenirs entomologiques: Études sur l’instinct et les mœurs des insectes. Librairie Ch. Delagrave.
• Hurd, L. E., Eisenberg, R. M., Fagan, W. F., Tilmon, K. J., Snyder, W. E., Vandersall, K. S., … & Welch, J. D. (1994). Cannibalism reverses male-biased sex ratio in adult mantids: female strategy against food limitation?. Oikos, 193-198.
• Roeder, K. D. (1935). An experimental analysis of the sexual behavior of the praying mantis (Mantis religiosa L.). The Biological Bulletin, 69(2), 203-220.
Photo en-tête : BBC earth

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